De la mine aux bancs de l’école : rendre un avenir aux jeunes filles au Congo

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IRC team posing for a photo during the IGNITE inception workshop

Dans le Haut-Katanga, IGNITE soutient l’action du mouvement féministe Bisobasi Telema visant à sortir des adolescentes du travail dans les mines pour les rescolariser. Le projet, accompagné par Urgent Action Fund Africa (UAF) et IRC, a permis à 35 adolescentes vulnérables de quitter le travail dans les mines et de retourner à l’école, tout en attirant l’attention des autorités sur la situation des filles dans cette région.

En République démocratique du Congo (RDC), l’exploitation minière alimente l’économie mondiale. Des milliers d’enfants et d’adolescents travaillent autour ou dans les mines de cobalt pour permettre aux fabricants de smartphones et autres équipements électroniques de faire tourner leurs usines au prix de vies brisées.

Dans le Haut-Katanga, les adolescentes sont exposées aux violences, aux abus sexuels, aux maladies et aux dangers des mines artisanales. Pour beaucoup, l’école devient un luxe inaccessible, sacrifié sur l’autel de la précarité économiques et de normes sociales profondément inégalitaires.

Cette réalité s’inscrit dans un contexte national de sous-investissement chronique dans l’éducation. En RDC, la part des dépenses publiques consacrées à l’éducation est passée de 26 % en 2020 à seulement 16 % en 2023[1]. En outre, une fille en âge d’aller à l’école sur cinq n’est pas scolarisée en école primaire. La proportion passe à une sur trois à la fin du lycée. Des chiffres qui éclairent l’ampleur des abandons scolaires observés dans les zones minières.

C’est face à cette réalité que le mouvement féministe Bisobasi Telema est né. Fondée en 2019 à Kinshasa par Elsie Lotendo, ingénieure informaticienne et militante féministe, l’association s’est donné pour mission de défendre les droits des femmes et des filles, lutter contre les violences, y compris numériques,et promouvoir l’accès à l’éducation comme levier fondamental de lutte contre les inégalités entre les genres. Aujourd’hui, le mouvement compte plus de 20 salariés et plus de 300 membres actifs à Kinshasa, dans le Haut-Katanga et le Kasaï.

 

Voir l’invisible : les filles dans les mines

C’est en 2021 que l’équipe de Bisobasi découvre une situation particulièrement préoccupante lors d’une visite dans le Haut-Katanga : des adolescentes travaillant dans des mines ou dans des restaurants autour des sites, sans protection, manipulant des produits chimiques, exposées aux éboulements, aux viols et aux grossesses précoces. La plupart d’entre elles sont le principal soutien économique de leur famille. Mais, ce n’est qu’en 2025 que l’association a pu initier une action dans la région grâce au soutien d’IGNITE.

« Le manque d’éducation est le premier frein au respect des droits des femmes », explique Elsie. « IGNITE nous a donné les moyens d’agir concrètement et non plus seulement de dénoncer ». Elle a alors l’idée d’offrir à certaines jeunes femmes la possibilité de quitter le travail dans les zones minières et de reprendre l’école pour préparer un meilleur avenir. En outre, Bisobasi a lancé une campagne sur les réseaux sociaux pour sensibiliser l’opinion à la situation des femmes dans le Haut-Katanga et surtout pousser les décideurs à agir.

Cependant, l’accès aux sites miniers reste extrêmement sensible, parfois bloqué par certaines autorités. L’identification et le recrutement des adolescentes pour l’école n’a été possible qu’en s’appuyant sur des leaders communautaires. Chefs de quartier, pasteurs et enseignants ont préparé le terrain au travail de porte à porte qui a permis d’aller à la rencontre des familles et de les convaincre d’autoriser leurs filles à participer aux activités de Bisobasi.

[1] Rapport du Partenariat mondiale pour l’éducation

Écouter, protéger, accompagner

Plus de 200 filles de Kipushi et Ruwashi ont ainsi rejoint des groupes de paroles organisés pour leur permettre de raconter leur quotidien et de partager leurs préoccupations. Pour certaines, c’était la première fois qu’elles faisaient face à des auditeurs attentionnés et qu’elles se sentaient suffisamment en confiance pour raconter leurs histoires.

« Quand j’étais dans la carrière, je voyais des accidents, parfois des morts. Ma vie était très compliquée » explique Gracia. « Je passais mes journées à la carrière à transporter du minerai et à le concasser pour extraire le cobalt », raconte Dimercia. Abigaëlle, 15 ans, se rappelle  « de sa souffrance, et du danger omniprésent de viol et d’accident ».

Certaines sont apparues profondément traumatisées et ont été prises en charge par un médecin pour des consultations individuelles, anonymes et adaptées. Les cas les plus lourds ont été référés vers des spécialistes.

 

Des puits de mines à des rêves d’avenir

Parmi elles, 35 adolescentes, souvent orphelines, filles-mères, déplacées internes ou issues de familles sans revenu, ont été identifiées comme prioritaires pour un accompagnement scolaire. Toutes ont pu se réinscrire à l’école, du primaire au baccalauréat, grâce à Bisobasi appuyé par le projet IGNITE et l’accompagnement de UAF et IRC. Le projet a ainsi couvert leurs frais d’inscription (revus à la baisse par l’école partenaire), leurs fournitures et leurs uniformes.

À la veille des vacances de fin d’année, toutes sont toujours scolarisées. Un comité de suivi, composé de parents volontaires et de membres de l’association, assure un contrôle hebdomadaire de l’assiduité pour éviter tout retour vers la mine.

Au bout de quatre mois résultats sont frappants : des adolescentes plus confiantes, intégrées, ponctuelles, avec de bons résultats scolaires. « Aujourd’hui, on ne voit plus de différence entre elles et les autres élèves », témoigne David Sumba, directeur de l’école Sindabuya de Ruashi qui les accueille. « Leurs camarades ne doutent même pas de leur parcours scolaire atypique, tant il est difficile de noter aujourd’hui des différences entre elles et les autres écolières », se réjouit-il.

Grâce à Bisobasi, Dimercia se forme à la couture, alors que Gracia est aujourd’hui en dernière année de lycée et passera son bac à la fin de l’année scolaire. « Je voudrais ensuite aller à l’université », ajoute-t-elle en disant espérer trouver le soutien matériel nécessaire pour réaliser son rêve d’études supérieures. « Bisobasi m’a donné une vie que je n’imaginais pas », résume d’une voie calme Abigaëlle.

Ce retour à une vie d’adolescentes normales a aussi ouvert des horizons inédits et fait naitre des rêves : créer un atelier de couture, devenir avocate pour défendre les enfants victimes de l’exploitation minière, lancer une entreprise numérique et former d’autres jeunes.

 

Un effort à poursuivre, un système à changer

Des ambitions que Bisobasi dit vouloir accompagner. Si le soutien cessait avec la fin d’IGNITE, beaucoup de filles risqueraient de retourner à la mine. Certaines sont encore à cinq ans de la fin du lycée alors l’association se mobilise pour rendre visibles ces réalités et mobiliser d’autres soutiens.

En parallèle de ses actions de terrain, Bisobasi renforce progressivement son plaidoyer pour faire évoluer les pratiques et les politiques dans les zones minières. À ce stade, l’organisation mène principalement des actions de sensibilisation communautaire à travers les réseaux sociaux afin de dénoncer le travail des enfants, les violences basées sur le genre et l’exclusion scolaire des filles.

Grâce aux ateliers et au coaching individualisé de l’experte en plaidoyer d’IGNITE, Bisobasi élabore actuellement une stratégie visant à influencer les autorités, en particulier le ministère des Mines, le ministère de l’Éducation, les parlementaires et les entreprises minières. L’association s’active aussi à mobiliser des soutiens durables pour continuer à accompagner les jeunes filles au-delà de la durée d’IGNITE.

 « Ce n’est pas seulement une question de manque de moyen, mais de choix et de priorités », insiste Elsie. Les entreprises doivent garantir la dignité, la sécurité et l’âge légal dans les zones minières, et investir dans des alternatives éducatives dans le cadre de leur responsabilité sociale.

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