Dans la vallée de la Bekaa au Liban, où les champs agricoles vallonnés façonnent à la fois les moyens de subsistance et les traditions, les adolescentes grandissent souvent avec des choix limités. Les difficultés économiques, le sous financement des écoles publiques et des normes sociales profondément enracinées font que l’éducation peut leur sembler inaccessible. Pour de nombreuses filles du district de Zahle, l’avenir est défini de manière restrictive bien avant qu’elles aient la possibilité d’imaginer leur futur.
En 2025, le programme Tech Change Makers a été lancé par la Michel Daher Society Foundation (MDSF) avec un financement d’IGNITE et l’accompagnement étroit d’IRC et de RMF afin de remettre en question cette réalité. Destinée aux adolescentes des communautés rurales et vulnérables, cette initiative a mêlé apprentissage de l’anglais, développement des compétences numériques et formation au leadership en un seul parcours holistique, ouvrant ainsi des portes qui étaient auparavant hors de portée.
Pour de nombreuses participantes, cela a marqué une série de « premières fois » : la première fois qu’elles écrivaient un e-mail, la première fois qu’elles codaient un programme simple, la première fois qu’elles parlaient anglais devant un groupe. Chaque étape, aussi minime soit-elle, revêtait une signification profonde.
« Avant ce programme, je n’avais jamais suivi de cours de technologie et je n’avais qu’un niveau d’anglais très basique à l’école. Je ne savais pas utiliser un ordinateur portable et je n’avais pas assez confiance en moi pour parler en public », se souvient Manessa, 13 ans, l’une des participantes.
Briser les barrières à l’apprentissage
Dans les écoles publiques de Zahle, les défis sont d’ordre structurel. Les enseignants sont trop souvent en nombre insuffisant, les ressources éducatives sont rares et les cours d’anglais et de technologie sont réduits à la portion congrue.
En dehors de l’école, les normes culturelles accordent encore la priorité à l’éducation des garçons, renforçant ainsi l’idée que les aspirations des filles doivent rester modestes et domestiques. En conséquence, les filles se retrouvent majoritairement dépourvues de compétences nécessaire à l’accès à l’enseignement supérieur, à l’emploi et à la participation civique.
Le programme Tech Change Makers répond directement à ces lacunes. Grâce à un modèle de formation de formateurs, 20 jeunes éducateurs ont été formés pour enseigner l’anglais, le codage, la technologie Arduino et le développement d’applications mobiles. Cet investissement a eu non seulement un impact immédiat, mais aussi un effet durable, en renforçant les capacités locales au-delà de la durée du projet.
Au cours du programme, 180 filles âgées de 12 à 19 ans ont reçu 125 heures de cours d’anglais et 100 heures de formation technologique. Certaines n’avaient jamais eu l’occasion d’utiliser un ordinateur auparavant. Aujourd’hui, elles codent avec Scratch, expérimentent avec des composants Arduino et développent des applications mobiles simples. Tout aussi important, elles se rendent compte et prouve à leurs proches que ces compétences ne sont pas hors de leur portée, tout comme l’avenir auquel elles peuvent légitimement aspirer.
Confiance, expression et leadership
« Ce qui nous a le plus impressionnés, c’est la rapidité avec laquelle elles ont acquis des compétences et le nombre d’entre elles qui souhaitent désormais poursuivre dans des domaines liés à la technologie », explique Razan Rasoul, cheffe du projet.
Des initiatives de sensibilisation communautaires et des concours scolaires ont encouragé les filles à appliquer ce qu’elles avaient appris à des défis concrets, notamment des solutions liées aux objectifs de développement durable. Ces activités ont contribué à changer les perceptions, non seulement parmi les participantes, mais aussi au sein de leurs écoles et de leurs communautés, sur ce que les filles peuvent accomplir lorsqu’on leur en donne l’occasion.
Le parcours n’a pas été sans obstacles. De nombreuses élèves avaient au départ des compétences très limitées en anglais, ce qui rendait difficile la compréhension des concepts techniques. Les enseignants ont réagi avec créativité et patience : ils ont simplifié les instructions, introduit le vocabulaire progressivement, utilisé des supports visuels, fait des démonstrations et proposé des exercices pratiques. Petit à petit, les filles ont pris confiance en leur capacité à apprendre de manière autonome et à réfléchir de manière critique.
Si les compétences techniques étaient au cœur du programme, son impact a largement dépassé le cadre de la salle de classe. « Le comportement d’une élève nous a fait prendre conscience que les compétences techniques ne suffisaient pas. Nous l’avons vue intimider d’autres élèves en raison de leur religion et de leur apparence, ce qui a affecté la confiance et la participation des autres filles. Cet incident nous a poussés à être plus attentifs à l’environnement d’apprentissage et à renforcer la dimension psychosociale du programme », se souvient Razan.
Des séances individuelles ont été organisées pour comprendre les raisons et les conséquences de son comportement, favoriser l’empathie et renforcer les principes de respect et de collaboration.
Ce soutien personnalisé a permis un changement profond dans le comportement de l’élève. « Elle est devenue attentive, participative et orientée vers les objectifs, se concentrant sur l’apprentissage plutôt que sur les conflits. Dans l’ensemble, l’environnement de la classe est devenu plus sûr et plus favorable ».
S’adapter aux défis, construire l’avenir, façonner les communautés
À la fin du programme, la transformation était évidente. Les filles avaient renforcé leurs compétences en anglais et en informatique, développé leurs aptitudes en matière de leadership et de défense de leurs droits, et commencé à envisager un avenir incluant des études universitaires, des carrières dans le domaine des technologies et des rôles actifs au sein de leurs communautés. Mais surtout, elles ont commencé à se percevoir différemment : non plus comme des observatrices de leur propre vie, mais comme des actrices du changement.
Conformément aux objectifs d’IGNITE, Tech Change Makers démontre comment l’accès à l’éducation, aux compétences numériques et à la formation sur l’égalité des sexes peut autonomiser les adolescentes, protéger leurs droits et élargir leurs opportunités économiques et civiques.